jeudi 23 août 2012

J'ai peur de voir le règne de l’histoire unique s'instaurer !


Depuis que je l’ai lue, Chimamanda Ngozi Adichie, je suis sous son charme. Elle est nigériane, on est né le même jour  à une année d’écart. Une sorte de hasard harmonieux et agréable.
Même si je ne crois pas au hasard des rencontres !

Chimamanda parle du danger de l’histoire unique : « Nos vies et nos cultures sont composées de plusieurs histoires qui se chevauchent. »
Elle raconte son parcours à la recherche de sa voix culturelle authentique, et interpelle contre la méconnaissance dans laquelle nous plongeons lorsque nous nous contentons d'une histoire unique à propos de l'autre, qu'il soit une personne ou un pays…

Mon histoire unique est celle de ma vie professionnelle par exemple, trophées et ratés.
Ce n’est pas assez pour me connaître. Il y a la vie familiale – famille triangulaire puis famille manche longue puis famille fraternelle. Il y a la vie sociale – amis voisins proches. Il y a la vie associative  - communautés tribales ou religieuses ou autres de langue et us et mœurs.
Il y a ceux avec qui je partage les mêmes valeurs, les mêmes combats.
Je suis donc un être pluriel. Comme tout le monde. Je suis plusieurs histoires, comme tout le monde, comme le Congo : paysage illimité où des hommes et des femmes vivaient en harmonie de cueillette, de chasse, de pêche et d’élevage. Paysage devenu propriété, puis colonie, puis état, puis république et aujourd’hui jungle. Ça en fait des histoires !  

« Le danger de l’histoire unique nous guette tous et tout le temps. Il est impossible de parler de l'histoire unique sans évoquer le pouvoir. Comment elles sont narrées, qui les raconte, le moment où elles sont racontées, combien on en raconte, tout cela dépend vraiment du pouvoir.
Avoir ce pouvoir, c'est être capable non seulement de raconter l'histoire d'une autre personne, mais d'en faire l'histoire définitive de cette personne. Le poète palestinien Mourid Barghouti écrit que si l'on veut déposséder un peuple, la façon la plus simple est de raconter son histoire, en commençant par le "deuxièmement". Commencez l'histoire par les flèches des Américains natifs, et non par l'arrivée des Anglais, et vous obtiendrez une histoire complètement différente. Commencez l'histoire par l'échec de tel État africain, et non par la création coloniale de cet État africain, et vous obtiendrez une histoire complètement différente.

… Mais n'insister que sur des histoires négatives de mon vécu ne fait qu'aplatir mon expérience, et ignorer toutes les autres histoires qui m'ont formée. L'histoire unique crée des stéréotypes. Et le problème avec les stéréotypes n'est pas qu'ils sont faux, mais qu'ils sont incomplets. Ils font de l'histoire unique, la seule histoire.
Bien sûr, l'Afrique est un continent plein de catastrophes. Il y en a d'immenses, tels les viols horribles au Congo. Et aussi des déprimantes, comme le fait que 5000 personnes postulent pour un seul poste vacant au Nigéria. Mais il y a aussi d'autres histoires à propos d'autre choses que des catastrophes. Et il est très important, tout aussi important, de les évoquer.

J'ai toujours senti qu'il est impossible d'aborder correctement un lieu ou une personne sans aborder toutes les histoires de ce lieu ou de cette personne. La conséquence de l'histoire unique est celle-ci : elle vole leur dignité aux gens. Elle nous empêche de nous considérer égaux en tant qu'humain. Elle met l'accent sur nos différences plutôt que sur nos ressemblances. (J’en rajoute : elle met l’accent sur nos ratés plutôt que nos trophées !)

De nombreuses histoires sont importantes. Les histoires ont été utilisées pour déposséder et pour calomnier. Mais elles peuvent aussi être utilisées pour renforcer, et pour humaniser. Les histoires peuvent briser la dignité d'un peuple – ou d’un humain. Mais les histoires peuvent aussi réparer cette dignité brisée. » (Chimamanda Adichie Ngozi)

C’est quoi l’histoire plurielle du Congo ? Allez, j’y vais un peu au pif :
1989, disparition des assurances (pérestroïka, chute du mur de Berlin et exécution télédiffusée de Ceausescu)
1990, « comprenez mon émotion »… démocratisation et révision de la constitution de 1967 qui régissait le pays
1991, « lititi mboka » – CNS (conférence nationale souveraine) – pillages – fermeture avec force de la CNS
1992, massacre des chrétiens – réouverture de la CNS
1993, conclave du Palais de la nation d’où sort l’acte constitutionnel harmonisé – pillages
1994, début du génocide à l’Est - acte constitutionnel de la transition qui va régir le pays jusqu’en 1997
1995, je me pose des questions sur mon avenir !
1996, lutte armée pour « libérer » le Congo
1997, « libération du Zaïre » par LDK (l’odyssée triomphante partie de Bukavu le 30 octobre 96, arrive à Kinshasa le 17 mai 1997… La Communauté Internationale appuya l’opération, au nom d’une mythique émergence de « nouveaux leaders africains ». Le tout sur fond des intérêts différents : la lutte contre les Interahamwe pour les Rwandais, la lutte contre l’Unita de Savimbi pour les Angolais, les intérêts miniers au Katanga pour le Zimbabwe, la reconnaissance de la nationalité aux Tutsi pour les Burundais et les Rwandais, et, plus naïvement, la lutte contre la dictature pour une bonne partie de l’opposition congolaise.)
1990-1997, « tâtonnements »… Rien que dans cette première période, notre pays a connu 19 Gouvernements, et 12 nominations de premier ministre pour 8 personnes différentes ! Lunda Bululu(1), Tshikesedi (nommé 4 fois au total), Crispin Mulumba Lukoji (nommé 2 fois), Mungul Diaka (1 fois), Likulia Bolongo (1fois), sans oublier le Secrétaire Général Nzushi à la tête du
Collège des Secrétaires généraux qui furent chargés de gérer les affaires courantes pendant un mois !
1998, « tozangi mwinda solo, tozangi mayi solo, likolo ya ba niangalakata »
1997-2001, règne de LDK (assassiné le 16 janvier 2001)
2001, « désignation » de JK à la tête du pays après assassinat de LDK – royaume ou république ?
2002-2005, gouvernance du « 1+4 » via accord global inclusif puis constitution de la transition promulguée le 5 avril 2003
2006, « premières élections libres et transparentes » au Congo, victoire et premier mandat présidentiel  de JK
2011, élections et deuxième mandat présidentiel JK

Il y aura toujours cette grosse fracture entre l’État et sa société civile… Entre l’histoire qui circule et qui arrange tout le monde et les histoires individuelles de ces populations qui connaissent et vivent des tragédies. Et ça se passe juste là, sous nos yeux. Des gens qui ont un nom, une famille, des proches et des amis. Des lieux que nous avons parcourus, habités et d’où nous avons déménagé.

C’est quoi l’histoire unique du Congo ? Un scandale géologique. C’est quoi l’histoire unique du Rwanda ? Un génocide. C’est quoi l’histoire unique des populations civiles ? Le règne de la victimisation.
Et si on essayait de faire et de penser autrement ?
Et si les plus de 60 millions de têtes que nous sommes, arrêtions une fois de compter sur les autres… ? Ils n’en ont rien à faire de ce qui nous arrive, ce ne sont pas leurs mères et leurs sœurs qu’on viole… Si c’était le cas, on le saurait, on le verrait, ce serait comme dans leurs films : un commando spécial s’en ira en guerre contre un autre état à cause d’un seul de ses ressortissants, bravant le protocole et toute autre invention du genre !
« Tabalayi ! »
Les USA ont coupé leur aide… blablabla… la Suède a…blablabla… La Grande-Bretagne a… Les pays de la SADEC ont… et nous-mêmes, qu’est-ce qu’on a fait, qu’est-ce qu’on fait ?
Ce qui est sûr, c’est que ça ne viendra jamais des autres. 

Ah oui, la carte ? Elle circule sur le net...