mardi 27 novembre 2012

Que quelqu’un aille leur dire…



Qu’on est maitre de ce qu’on tait et esclave de ce qu’on dit, de ce qu’on fait !
Qu’il leur faut relire le livre, il y a comme des pages qu’ils ont sautées.
Qu’une population, c’est des êtres humains, pas une monnaie d’échanges.
Que leur réunion à Kampala ressemble à une grosse farce, pour preuve Paul n’a pas daigné se déplacer en personne et a envoyé sa Louise des affaires étrangères.
Que la déclaration du clan Joseph d’« écouter, évaluer et prendre en compte les revendications légitimes » est tout simplement incroyable… sinon les fonctionnaires devraient créer un SI72 – le mouvement des 72 mois de Salaires Impayés…pour qu’on les écoute eux aussi, qu’on évalue et qu’on prenne en compte leurs revendications légitimes : charges familiales, épouse et enfants, loyer, électricité, scolarisation, prime d’ancienneté de service, vacances dues, etc. Qu’on ne discute pas avec ceux qui font du mal à notre chair et à notre sang, à ceux qu’on aime, ce serait leur donner un pouvoir de légitimation… on leur règle juste leur compte et ça c’est justifiable dans toutes les cours de justice du monde, même chez Obama – surtout chez Obama.

Au lieu de ça, non. Ils discutent, lui négocie, fait le fier et sa photo fait les unes du monde entier ou presque. Une amie québécoise, en voyant parler du Congo trois jours d’affilée au journal Métro de Montréal me disait : « Ça y est, il y a assez de morts maintenant pour qu’on en parle ici… »
Eh oui, avec ses troupes, il a pris la ville de Goma et il en est si fier… Il peut se targuer d’avoir réussi à passer à la télé rubrique des informations internationales, et son nom – Jean-Marie Runiga Lugerero - est aussi marqué dans l’histoire, à côté des autres. Hum ! Triste sort pour le reste de gens, ceux et celles qui ne font pas partie du mouvement et qui constituait jusqu’à preuve du contraire la population d’un pays ! Et c’est d’une indécence que de garder silence…
Tellement cette situation m’énerve, j’ai mis du temps avant de poster une nouvelle, puis… je me suis dit de juste reprendre cet hommage sous forme de correspondance à cet être cher, fonctionnaire de l’État à son époque…

Lettre au disparu, à l’absent

Muflor,

Cette année, j’ai envie de me dévoiler un peu plus et leur parler de toi.
Pour qu’ils comprennent cet attachement qu’ils pensent être une fixation ou même un arrêt dans le temps, certains même imaginent un refus de vivre… Aujourd’hui, un « bas les masques » s’impose.
Que je leur dise enfin que ce côté de moi où je prends le temps d’écrire et d’inventer un monde me vient de toi, et t’écrire aujourd’hui est un hommage…
Comme le fait de vivre, avancer, évoluer, aimer, partager, donner la vie. 

Ta mort fut un abîme, jadis. Désormais, elle est un puits. Une source.

On a toujours tendance à ne dire que du bien de ceux qui sont partis. Et pour beaucoup, c’est se rattraper sur les ratés et les non-dits. 
Toi, Muflor, tu as su me donner une essence, des valeurs, il en va de soi que je te compte parmi mes muses intarissables. Ce que je suis, je te le dois.
À quelque chose parfois malheur est bon… 

Les premières années de ta disparition, je me suis souvent demandée comment j’arriverais à vivre, à tenir le coup, à te rendre ce qui n’appartient qu’à toi, cet œil, ce dynamisme, cette façon de tout miser sur une détermination, une certitude, qui faisaient de toi un bosseur, un idéaliste, un battant. Personne n’a pu t’enlever ça durant ton séjour à l’hôpital. Personne n’a pu t’enterrer de ton vivant. Personne ne t’ensevelira dans la tombe. Certaines choses ne s’achètent pas. C’est très vrai !

Au début je refusais ton absence et me bagarrais contre elle. Puis, j’ai réussi à faire la paix avec moi. Ton absence représente maintenant une présence pour me rappeler que l’histoire a existé, que je viens de quelque part, un endroit merveilleux, et qu’il me faut continuer ma route moi aussi, jusqu’à mon arrêt. Forte de cela, j’ai su avancer !
Tes désirs ne rencontraient aucun obstacle. Tu voulais t’extraire de la réalité, tu pensais que tu avais la vie devant toi, tu étais quelque peu naïf et d’un idéalisme à couper le souffle, tandis que la société dans laquelle tu vivais était une vraie jungle. Un nid de vipères, un panier à crabes. Tes « amis » et « collègues » se servaient dans la caisse, toi tu espérais voir les mentalités changer. Du coup, tu étais seul à être honnête autour de la corruption. Ça faisait tâche et c’est toi qui avais l’air anormal… Tu n’as pas vécu dans la bonne époque que je me dis aujourd’hui… En même temps, si tu avais fait comme les autres, je ne serais peut-être pas en train de t’écrire cette lettre…
À quelque chose parfois malheur est bon !

Ton travail te passionnait, alors que tu semblais indifférent à ton entourage familial clanique. La famille manche-longue. Ils venaient sans cesse à la maison réclamer quelque chose, qui du support, qui de l’argent, qui de l’attention.
Tu n’avais pas le temps… C’est vrai que tu avais du mal à décrocher pour prendre des nouvelles de ceux que tu aimais. Ils en souffraient. On le voyait.
On ne le vivait pas. Alors on ne s’en plaignait pas. Avec le monde, tu étais comme caché derrière une certaine difficulté à exprimer tes émotions, comme si, surtout, tu t’en méfiais. Mais c’est le contraire qui transparaissait : on te disait autoritaire et je m’enfoutiste.

Tous les jours, j’ai des signes de toi.
Est-ce moi qui les fabrique, ou est-ce ton âme qui m’accompagne ?
De toutes les façons, je suis une partie de toi, c’est un fait.
Je vis, je voyage avec ton absence-présence. Y a des choses que je ne ferais jamais juste parce que je sais, comme avant, que tu n’aimeras pas. De toutes les vies sombres qu’on m’a prêtées, je n’ai eu ni le temps ni le loisir d’aller casser la gueule aux raconteurs. J’ai gardé le sourire – je le garde encore - jusqu’au bout en me sachant simplement incapable de déshonorer ton nom… et Dieu merci, ceux qui t’ont connu, qui nous ont connu avec toi, m’ont fait confiance et continuent de le faire.
C’est de là que me viennent mes pensées, des mots qui se forment dans le néant de toi. Te retrouver dans une circonstance, une image, un souvenir, une photographie. Suivre ta trace dans le vécu, les conceptions, les valeurs, la musique que tu aimais. Me souvenir d’un détail, d’une anecdote, d’une étreinte, des phrases que tu disais, de tes regards. De la manière dont tu voyais le monde. Regarder des fois avec tes yeux. Repenser à ton sourire. 

Chacun est unique.

Mais toi, tu l’étais encore plus que n’importe qui, une mélange de force et de fragilité, de douceur, de violence, de tendresse, d’indifférence, de présence absolue dans une absence qui pouvait rendre fou. Tu étais imprévu et maniaque à la fois, libre et attaché, sauvage et docile ; tu pouvais être si tendre et si dur parfois. Je te vivais comme un génie que rien n’arrête. Tu m’aimais. Et, chaque jour, cela me bouleversait.

Tu avais un caractère fort, si singulier et si impérieux que personne n’osait t’affronter. Tu disais toujours ce que tu penses, emballé ou pas. Tu étais plus dur avec ceux que tu aimais, plus demandant, plus exigeant. Tes paroles avaient une telle force que tu n’as jamais eu besoin de frapper qui que ce soit… Tu filais droit vers ton but, sans arrière-pensée, sans retenue.
Tous ceux qui t’ont aimé pourraient faire un portrait de toi, mais pour te connaître vraiment, il fallait vivre à tes côtés. Tu ne laissais rien transparaitre de ta vie dehors. Y avait une grosse différence entre dehors et dedans.
Et tu as su nous aimer tous et chacun sans partage, concentration maximale sur nos qualités, nos talents… c’est pour ça que ton souvenir restera toujours une source où aller puiser force et positivisme.
Je parlerai de toi à mes enfants.
Tout le temps.

Tes proches et amis t’appelaient comme ça, Muflor… nous, on t’appelait juste papa, affectueusement… et Helmut, quand tu n’étais pas là, évidemment. Puisqu’à notre époque, on vous affublait de tous les noms du genre, c’était nos codes. Tonton D., on l’avait surnommé Big B. Chez certains amis, c’était pire, leur père avait hérité le surnom de leur chien de garde, Chic Bill. Il ne laissait filtrer aucune entrée ni sortie, même de ses propriétaires.

Le plus rigolo, Muflor, c’est que tu savais, qu’on t’appelait Helmut. Maman dit que tu trouvais ça flatteur. Pour toi, ça renvoyait à une certaine discipline et un certain ordre que tu avais réussi à mettre en place chez toi…

…Personne ne peut savoir à quel instant la mort nous emportera…
Alors vivons pleinement et sainement.

Tu feras toujours partie de ma vie, puisque je suis une partie de toi. Je pense qu’ils l’ont bien compris maintenant. Les gens. Repose en paix !

…Et que tous ceux qui reposent avec toi, là-bas, allez dire à ceux qui s’amusent à vouloir découper la république, qu’ils feraient mieux de réfléchir avant, ils ne savent pas ce qui les attend...
On n’est pas des murs, ni des pierres, ni une idée, ni des choses, mais une population, des personnes vivantes et existantes.



Signé, numéro six