mardi 16 décembre 2014

Plus dans le partage de ce texte de Sandrine Umutoni…

Un petit mot avant : mes excuses pour ces deux mois de silence !
Je vivais intensément, et ce texte est une des raisons qui m’ont bien occupée ces temps-ci.
Mais la question demeure : entre fidélité au dessin parental et construction d’une personnalité autonome, quelle figure de nouveauté avons-nous inventée ?
 
Dans mes animations d’ateliers d’écriture sur la Mémoire, je travaille sur hier (je me souviens), aujourd’hui (il parait) et demain (je rêve). Et à l’espace Madiba de l’organisme Ishyo Arts tenu par Carole Karemera qui m’invitait à Kigali, on a abondamment écrit et les textes sont en train d’être orchestrés. Ce texte de Sandrine est un aperçu de nos 6 jours intenses et de nos 4h de rencontre par jour !
J’aurais tendance à lire ses extraits de Sandrine en commençant par Je rêve, c’est mon morceau préféré.
Eh oui, on a bossé, bossé.
La preuve…
 
 
Texte de Sandrine :
Je me souviens de ce matin-là, j’étais en route pour aller au marché. Et comme toutes les semaines, je passais devant cette maisonnette dont le portail n’était jamais fermé. De ce portail entrouvert, je voyais souvent cette même femme d’un certain âge, assise devant la table. Parfois écrivant, lisant, ou tricotant.
Ce matin- là, elle semblait figée, le regard dans le vide comme si la présence de cet homme n’existait pas. Cet homme avait le visage transformé par la colère et semblait déverser toute sa haine sur elle.
J’étais à mon tour figée par cette scène. Je ne comprenais pas pourquoi elle restait là, pourquoi elle ne bougeait pas.
Elle semblait regarder dans ma direction mais à mon tour, elle ne me voyait pas… Je remarquais alors que son regard maintenant figé sur moi n’était plus le seul. L’homme à son tour regardait dans ma direction. Son regard haineux me fit reculer d’un pas.
Je ne comprenais pas comment une telle situation pouvait se prolonger autant de temps entre deux individus.
Savait-elle ce dont il serait capable ? Choisissait-elle de rester par peur d’un lendemain dans la solitude ? Peur de l’abandonner à ses propres démons, qui finiraient alors par l’engloutir tout entier ?
Choisissait-elle cet homme, si tourmenté, sachant qu’il pourrait l’entraîner elle aussi dans sa spirale ? Que cette descente aux enfers serait lente, et tortueuse… et longue ?
Mon regard restait glué au sien, son regard au mien, et le sien… toujours dans le vide…
 
Il paraît que les hommes n’aiment jamais vraiment les femmes. Ils disent que celles-ci sont pleines de manigances et qu’elles ne montrent jamais leur vrai visage.
Il paraît que certaines femmes peuvent vivre toute une vie avec un homme alors qu’elles en aiment un autre. Qu’elles se lèvent tous les matins pour prendre soin de leur famille alors que quelque part dans leur tête, elles se lèvent se demandant ce qui aurait pu, ce qui aurait dû…
Il paraît que dans ma culture une femme est mal vue si elle vit haut et fort, et n’a pas peur de montrer ce qui la fait vibrer…
Il paraît que nous sommes perpétuellement condamnés à refaire les mêmes erreurs.
Il paraît que la religion est l’unique moyen d’accéder au paradis, et que celui qui ne croit pas en Dieu est perdu.
Il paraît que le conflit des générations est tout à fait naturel et qu’il permet aux deux côtés de s’affirmer toujours un peu plus.
Il paraît que nos enfants portent nos souffrances et nos douleurs même s’ils n’en connaissent pas l’origine, ni l’étendue.
Il paraît que certains ont droit à plusieurs vies alors que d’autres ne savent que faire de la leur.
Il paraît que l’appel de notre terre est plus fort que tout. Qu’il transcende les générations et les distances pour nous ramener vers nos origines.
Il paraît que nous avons tous un destin tout tracé et que chercher à le fuir ne nous rapproche de ce destin qu’encore plus…
 
« Tout s’est passé si vite ! » disent-ils.
Ils disent qu’ils ont entendu l’explosion au loin et qu’en quelques minutes, la folie s’est déferlée sur nos paisibles mille collines...
Pourtant ceux qui étaient là et ont vu leurs vies réduites à néant raconteront l’histoire autrement. Ils nous disent que l’atmosphère lourde et tendue des jours précédents n’avait rien à voir avec cette saison des pluies. Mais que comme celle-ci, le tonnerre avait grondé et la foudre était tombée sur bien plus que des arbres…
Me souvenir d’une période que je n’ai pas vécue, pas compris, car j’étais trop loin, trop jeune, est pourtant une nécessité. Que dis-je ?! Un sentiment envoûtant, harcelant qui me hante comme si la personne que je suis aujourd’hui sera toujours incomplète car une partie de moi-même est morte ce fichu mois d’avril…
Alors pour que les enfants du futur n’aient jamais à (sur)vivre nos peines je rêve…
Je rêve d’un monde où l’idiotie humaine sera reconnue comme telle, et non plus se camoufler sous des théories nationalistes, ethniques, voire sociologiques et anthropologiques.
Je rêve d’un monde où les parents seraient tenus responsables devant la loi pour avoir appris à leur enfant à se méfier d’un autre pour la simple raison que son pays d’origine ou sa religion diffèrerait des leurs.
Je rêve d’un monde où les enfants seraient encouragés à découvrir les autres cultures. Que cette curiosité culturelle serait applaudie et mise en avant comme moteur de la société.
Je rêve d’un monde où les cours d’histoire raconteraient l’Histoire toute entière, et non pas juste des bribes valorisant l’esprit conquérant des uns, laissant dans l’oubli les souffrances vécues par les autres.
Je rêve d’un monde nouveau dans lequel la spiritualité prendrait la place de la religion. Que tout discours cherchant à démontrer la supériorité de l’une au-dessus de l’autre serait discréditée et considéré comme dangereux.
Je rêve d’un monde où la femme serait respectée pour son intelligence, sa beauté et ses choix, même si ceux-ci ne comprennent pas un mari et une ribambelle de bébés.
Je rêve d’un monde où l’éducation serait considérée comme priorité nationale au même titre que la sécurité de ses peuples…
Je rêve les rêves de nos révolutionnaires qui sont morts pour avoir osé rêver…